FKT GR22 : Notre Dame ➡️Mt St Michel
« Sur le papier, le plan est simple »
À l’origine, mon projet était de parcourir le GR1 pour tenter d’y établir un nouveau record. Un premier record ayant été réalisé en juin 2026, l’objectif était donc de faire mieux !
Tout était prêt, ou presque, jusqu’à ce que les incendies en forêt de Fontainebleau viennent perturber mes plans. Une partie des chemins du GR1 avait été fermée et, après avoir contacté la Fédération française de randonnée dans le secteur, je n’avais toujours aucune visibilité sur une éventuelle réouverture avant mon départ. Plutôt que de prendre le risque de me retrouver bloqué en plein milieu de mon parcours ou de ne pas avoir un record validé, j’ai décidé de changer de projet.
J’avais déjà identifié le GR22, qui relie Notre-Dame de Paris au Mont-Saint-Michel, comme une alternative potentielle. Avec une distance d’environ 570 km et un temps d’effort estimé assez similaire à celui du GR1, le défi restait sensiblement le même.
Autre avantage non négligeable : ce changement de parcours ne bouleversait pas complètement ma logistique. La majorité des personnes qui avaient prévu de m’accompagner sur le GR1 pouvaient également être présentes sur le GR22. Un point essentiel, car sur ce type de projet, l’organisation de l’assistance est presque aussi importante que la préparation physique.
Je me suis donc lancé sur ce nouveau défi avec l’objectif d’établir un record autour de quatre jours.Sur le papier, le plan était relativement simple : avancer en continu, avec une pause toutes les six heures pour retrouver le camping-car que j’avais loué et que mes parents déplaçaient d’un point de rendez-vous à l’autre. Ces arrêts devaient me permettre de prendre un vrai repas et de dormir la nuit.
Il ne restait plus qu’à mettre ce plan à exécution et à voir comment mon corps allait réagir à près de 570 km d’effort !
Jour 1 : de Notre-Dame aux premières forêts
Une mini galère de GPS au départ, en dehors de ça, tout se présente au mieux ! Louison et Lucas sont au rendez-vous pour m’accompagner et me guider à travers Paris. Olivier, qui revient de sa séance de squash matinale, nous rejoint également en empruntant le parcours en sens inverse.
On passe devant le Louvre, les Tuileries, le Panthéon, avant de rejoindre les quais en direction d’Issy-les-Moulineaux, puis de Meudon. C’est là que l’on quitte progressivement l’environnement urbain pour entrer dans un enchaînement de forêts domaniales, toutes plus sympas les unes que les autres. J’avance à un bon rythme, même si quelques pauses diarrhée viennent ponctuer cette première partie de journée. Pas franchement idéal pour commencer une aventure de plusieurs jours, mais pour le moment, ça ne m’empêche pas de progresser comme prévu.
Au croisement d’une route, je tombe sur Morgane et Matthieu, qui m’ont fait la surprise de venir me voir pendant leur pause déjeuner ! Ils m’accompagnent sur quelques centaines de mètres avant que l’on perde la trace du GR. Résultat : un aller-retour de presque un kilomètre et une centaine de mètres de dénivelé positif supplémentaires. En revenant sur nos pas, on finit par comprendre que le balisage a été modifié pour une déviation temporaire.
Puis, aussi rapidement qu’ils sont apparus, Morgane et Matthieu repartent de leur côté. Pour moi, l’aventure continue, avec encore un sacré bout de chemin avant de rejoindre le Mont-Saint-Michel.

Jour 1 : Quand le corps décide de ne plus s’alimenter
Dans les heures qui suivent je rencontre de grosses difficultés pour manger et boire.Pendant 4h je n’arrive à avaler qu’un demi-litre d’eau et je ne mange rien.
Il y a quelques années, j’aurais probablement paniqué. Je me serais dit que ma course était foutue, un peu comme lorsque j’avais abandonné sur les 40 Bosses. Aujourd’hui, j’aborde les choses avec davantage de recul. J’arrive à prendre le temps de réfléchir et à relativiser. Je sais que ne pas manger pendant quatre heures n’est pas dramatique en soi. En réduisant l’intensité, le corps utilise proportionnellement davantage de graisses comme source d’énergie, ce qui permet de continuer à avancer en attendant que la situation s’améliore.
Le problème, c’est que je n’arrivais pas à identifier l’origine de ce blocage. J’avais l’impression qu’il s’agissait d’un souci digestif et je suis resté sur cette idée pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que je réalise que je traînais également une légère envie de vomir depuis un bon moment. Je me suis alors dit que j’allais simplement m’autoriser à vomir et voir si cela me soulageait. Je suis tombé à genoux, j’ai eu deux spasmes comme lorsqu’on vomit, j’ai craché un peu de salive… puis plus rien. Et là, miracle ! La sensation désagréable a instantanément disparu. J’ai pu recommencer à manger et à boire normalement, comme si rien ne s’était passé.
Avec le recul, je me demande si le problème ne venait pas tout simplement de mon diaphragme. Peut-être que le mouvement provoqué par les spasmes a permis de relâcher quelque chose qui était bloqué. Je n’en ai aucune certitude, mais le changement a été immédiat.
Quoi qu’il en soit, ce problème, qui aurait pu compromettre ma course dès les premières heures, a disparu aussi rapidement qu’il était apparu. Et pour le reste des 570 kilomètres, je n’ai plus rencontré la moindre difficulté de ce côté-là.
Jour 1 : des retrouvailles de longue date et une première nuit bien fraîche
En début de soirée, je retrouve Adeline, ma paceuse à vélo pour la nuit, mais surtout ma meilleure amie de CE2, que je n’ai pas vue depuis 16 ans et avec qui je n’ai pour ainsi dire pas échangé pendant toute cette période. Comme quoi, les grands projets ont cette capacité à rassembler les gens !
Elle est accompagnée d’Alexandre, un de ses amis, traileur local et bien motivé pour m’aider à parcourir les 30 prochains kilomètres le plus rapidement possible. La nuit avance rapidement. Adeline est venue reconnaître toute cette section la semaine précédente et me guide parfaitement. Et comme on a quelques années d’anecdotes à se raconter, le temps file !
Après 30 km, Alexandre nous laisse et j’en profite pour faire une sieste d’1 h 30 dans le camping-car. On repart ensuite tous les deux jusqu’au petit matin, dans une fraîcheur assez marquée puisque le thermomètre du camping-car affiche 4 °C.
Lorsque Adeline me laisse au matin, j’ai parcouru 154 km en 24 heures, soit 14 km d’avance sur mon plan initial. Un premier bilan plutôt encourageant, même si je sais que le plus dur reste à venir !

Jour 2 : la Beauce, ses lignes droites et les premières douleurs
Le deuxième jour se déroule en grande partie dans la Beauce, que j’ai élue endroit le plus ennuyeux de France ! Fini les forêts sympas et joueuses de la veille, place à plus de 100 bornes de chemins entre les champs et de routes en ligne droite. C’est dans ce contexte que les premières douleurs décident de faire leur apparition, notamment au niveau du genou et du releveur, histoire “d’égayer” un peu ma journée. Malgré tout, le rythme reste bon et les kilomètres continuent de défiler.
C’est aussi le moment que choisit Babouchka pour prendre la parole et raconter quelques histoires aux personnes qui me suivent. Pour ceux qui ne la connaissent pas, Babouchka est une petite poupée russe qui m’a été offerte lors de mon voyage à vélo au Kazakhstan. Habituellement, elle trône sagement devant mon écran d’ordinateur, mais cette fois-ci, elle avait visiblement besoin de prendre le grand air et une envie irrésistible de découvrir le Mont-Saint-Michel.
Elle s’est donc invitée dans l’aventure et s’est donné pour mission de divertir les personnes qui suivent ma progression. Une façon de rendre cette interminable traversée de la Beauce un peu plus vivante, au moins pour ceux qui ont la chance de ne pas être en train de la parcourir à pied !
Jour 2 : une deuxième nuit compliquée et une mauvaise décision
La deuxième nuit est pour moi le moment de prendre ma première mauvaise décision de cette aventure. Lorsque je retrouve le camping-car à 21 h, je décide de ne pas m’arrêter dormir. Mon idée est de repousser ma pause sommeil entre 3 h et 4 h 30 du matin, afin de passer en dormant la fin de nuit, qui est toujours la période la plus compliquée pour moi.
Sur le papier, le plan me semble plutôt malin. Dans les faits, il va rapidement montrer ses limites. Vers minuit, je ne tiens plus debout. Avec Mathilde, ma paceuse pour la nuit, on enchaîne les longues lignes droites sur des départementales en pleine forêt. Le décor n’aide pas franchement à rester éveillé et je commence sérieusement à lutter contre le sommeil.
Je passe une bonne trentaine de minutes à chercher un endroit où dormir avant de tomber providentiellement sur un carrefour équipé de deux bancs. Je m’installe pour un petit roupillon de 15 minutes. Au réveil, je retrouve un peu de lucidité et on repart. Malheureusement, l’effet ne dure pas et, moins de deux heures plus tard, je suis de nouveau complètement dans le dur. J’ai alors une sensation assez étrange : ma vision ne ressemble plus à un film, mais à une succession d’images fixes, entre lesquelles je suis capable de m’endormir. Autant dire que je ne suis plus franchement dans les meilleures conditions pour avancer !
Je préviens Mathilde que j’ai de nouveau besoin de m’arrêter. Cette fois-ci, pas question de perdre du temps à chercher un banc : je m’allonge directement sur le bas-côté du chemin et, d’après Mathilde, je me mets à ronfler en moins de dix secondes.
Après cette deuxième pause improvisée, j’arrive tant bien que mal à reprendre ma progression jusqu’au camping-car. Cette fois, je décide de m’accorder trois bonnes heures de sommeil pour repartir sur de meilleures bases.
Jour 3 : un second souffle et un état de flow
Après une bonne nuit de trois heures, je me sens retapé et j’attaque cette troisième journée avec beaucoup de motivation. D’autant que Lucas m’a envoyé plusieurs morceaux de musique personnalisés qui m’aident à maintenir le rythme. Je suis dans un véritable état de flow, les kilomètres défilent et je me sens presque invincible !
On se rapproche du Perche et, finalement, je ne suis pas si étonné de retrouver cet état. Je l’avais déjà expérimenté sur d’autres ultras et j’en avais également entendu parler par d’autres coureurs. La deuxième journée est souvent un enfer : ton corps est fatigué, les premières douleurs apparaissent, mais tu n’es pas encore rentré dans une routine. Le troisième jour, c’est comme si ton organisme avait enfin compris que l’effort était parti pour durer. Il doit probablement se passer tout un tas de choses au niveau hormonal qui permettent de planer tranquillement, malgré la fatigue accumulée.
À la fin de la journée, je suis même tellement en forme que je dois parcourir quelques kilomètres supplémentaires : j’ai semé le camping-car, qui s’est retrouvé bloqué à cause de la hauteur maximale autorisée sous un pont. Il faut donc trouver un autre point de rendez-vous un peu plus loin sur le parcours. C’est à ce moment-là que je réalise à quel point je suis dans un bon état d’esprit. Plutôt que de m’agacer de devoir repousser mon repas et ma pause sommeil, je me dis simplement que ce sont autant de kilomètres que je n’aurai pas à parcourir le lendemain.
Quand tu commences à considérer quelques kilomètres supplémentaires comme une bonne nouvelle après trois jours de course, c’est que tout va plutôt bien !

La gestion des pieds : ne rien faire, c’est aussi une stratégie !
Pour ceux qui avaient suivi ma SwissPeak, vous vous souvenez probablement de l’épisode des ampoules, qui avait fini par obliger le podologue à me retirer 12 cm² de peau sous le pied droit. Autant dire que la gestion des pieds était un sujet que je devais sérieusement prendre en compte dans la préparation de ce nouveau projet.
Et ma préparation a été… de ne rien faire !
En effet, avant la SwissPeak, je n’avais jamais vraiment eu d’ampoules. Et la seule fois où j’ai décidé de préparer mes pieds « comme il faut », je me suis retrouvé avec des ampoules monstrueuses. J’ai donc décidé de revenir à ma bonne vieille méthode : aucune préparation particulière, juste un peu de crème Nok sur les pieds au moment d’enfiler les chaussures au départ, et c’est parti ! Et puis, de toute façon, on ne peut pas avoir d’ampoules quand on a de la corne aux pieds, non ? 🙂
Pour le reste de la gestion des pieds, j’avais pas mal lu le blog de John Kelly. Un psychopathe qui a plusieurs FKT trèèèès longs à son actif et qui a également terminé trois fois la Barkley. Bref, un mec que tu écoutes quand il parle d’ultra-endurance !
Sa stratégie pour les pieds est assez simple : tant que ça va, tu ne touches à rien.
J’ai donc décidé d’appliquer ce principe à la lettre. Pas de changement systématique de chaussettes ou de chaussures à chaque arrêt. Je ne changeais quelque chose que lorsqu’une gêne commençait à apparaître. C’est comme ça que je me suis retrouvé à courir 36 heures avec les mêmes chaussettes, alors qu’avant, j’étais plutôt dans la team « à chaque base de vie, on change tout ».
Au vu de l’état de mes pieds à l’arrivée, je crois que je vais continuer à suivre les conseils de ce monsieur !
Jour 3 : le retour de Radio-Louison

Nouvelle nuit, nouveau pacer ! Ou plutôt, le retour de Louison, qui, après avoir parcouru les dix premiers kilomètres à pied avec moi au départ de Notre-Dame, est revenu en train et à vélo pour m’accompagner pendant cette nouvelle nuit.
Cette fois-ci, j’ai appris de mes erreurs. Avant même que Louison ne commence son rôle de pacer, on attaque par une bonne sieste de trois heures dans le camping-car. Pas question de reproduire les galères de la nuit précédente !
La nuit se passe plutôt bien pour moi. Pour Louison, c’est l’occasion de perfectionner sa technique de cyclo-cross, puisqu’il passe finalement plus de temps à côté de son vélo que dessus. Comme prévu, il enclenche Radio-Louison ! Avec sa programmation ininterrompue d’anecdotes, de discussions et d’histoires en tout genre, la nuit passe rapidement.
Notre progression est tout de même entrecoupée de pauses pipi très régulières. Et quand je dis très régulières, ce n’est pas une façon de parler ! Si j’avais lancé un chronomètre à chaque arrêt, je pense que j’aurais facilement cumulé plus de deux heures consacrées à cette activité depuis le départ. Je commence à comprendre pourquoi des gars comme Casquette Verte ont développé une technique pour pisser en courant.
Jour 4 : des bâtons récalcitrants et un mental mis à rude épreuve
Les douleurs aux genoux apparues dès le deuxième jour m’avaient poussé à sortir les bâtons pour soulager un peu mes jambes. Je les avais ensuite rangés afin de pouvoir courir plus facilement. Le problème, c’est que lorsque j’en ai de nouveau besoin, impossible de les déplier : ils ne se bloquent plus en position ouverte.
Dans un premier temps, je me dis que ce n’est pas bien grave et que je vais simplement m’en passer. Sauf que, finalement, j’en ai vraiment besoin. Mathilde passe donc chez Décathlon pour essayer de les faire réparer. Mission accomplie, jusqu’à ce qu’elle m’appelle pour m’annoncer la bonne nouvelle et que le bâton se referme en direct au téléphone… De retour au camping-car, Mathilde et Christophe se lancent dans une opération de bricolage à base de pinces et d’épingles à nourrice. Ils finissent par réussir à bloquer le bâton en position ouverte. Une réparation de fortune qui tiendra jusqu’à la fin de l’aventure, et heureusement, car je vais en avoir sacrément besoin !
Un peu plus tard sur un petit chemin, un automobiliste frôle Mathilde avant de s’arrêter, comme s’il avait quelque chose à nous expliquer. Mon sang ne fait qu’un tour et je me retourne pour lui dire ce que je pense de sa conduite. Finalement, il repart, mais l’adrénaline de cette confrontation avortée fait instantanément disparaître toutes mes douleurs ! J’enchaîne alors la meilleure descente de mon GR22, dans un état de flow total.
Cette quatrième journée reste probablement la plus compliquée mentalement. D’après mes calculs d’allure, je devrais arriver au Mont-Saint-Michel le dimanche en fin d’après-midi. Le problème, c’est que Mathilde doit également prendre le dernier train pour Tours en fin d’après-midi. L’écart entre les deux horaires est suffisamment faible pour que je puisse espérer la voir à l’arrivée, mais pas assez pour en être certain. Et c’est justement cette incertitude qui va me pourrir la journée.
Je passe des heures à calculer et recalculer mon heure d’arrivée, à essayer de me forcer à tenir des allures légèrement supérieures à celles que je pourrais maintenir naturellement. Sur le papier, gagner 0,5 km/h ne paraît pas énorme. Dans les faits, après plusieurs centaines de kilomètres, ça change absolument tout !
Et comme mon cerveau commence sérieusement à fatiguer, même les calculs les plus simples deviennent compliqués. Je me retrouve notamment à calculer les minutes en base 100, ce qui n’aide pas franchement à obtenir des estimations fiables…
Après quatre ou cinq heures à me torturer mentalement, je finis par avoir Mathilde au téléphone et par accepter qu’elle ne sera probablement pas présente à l’arrivée. Je réalise alors à quel point je me suis compliqué la journée tout seul, simplement en tournant en boucle sur cette histoire de train. J’ai dépensé une énergie mentale considérable à essayer de contrôler quelque chose sur lequel je n’avais finalement que très peu de prise.
Un peu avant de rejoindre le camping-car, je reçois un appel d’Alex, un pote qui pratique également l’ultra. Il m’appelle simplement pour prendre des nouvelles, mais il trouve les mots justes pour me faire définitivement sortir de cette boucle mentale. Entendre les paroles de quelqu’un qui a déjà vécu ce genre de galère et qui comprend parfaitement ce qui se passe dans ma tête me fait un bien fou.
L’alimentation : le carburant pour tenir 112 heures
Parmi les questions qui reviennent régulièrement lorsqu’on parle de ce genre de projet, il y a évidemment celle de l’alimentation. Et c’est un vrai sujet en ultra-endurance ! Pendant l’effort, l’organisme privilégie l’apport sanguin aux muscles, au détriment notamment du système digestif, ce qui peut régulièrement provoquer des difficultés à s’alimenter, voire de véritables troubles digestifs.
Sur cette course, de ce côté-là, tout s’est quasiment parfaitement passé. Bon, je suis quand même parti avec un bon mal de ventre et une belle diarrhée le matin du départ, qui m’ont accompagné pendant toute la première journée. Mais une fois cet épisode passé, je n’ai plus rencontré de problème digestif sur le reste du parcours.
Côté nutrition, j’ai pu suivre le plan que j’avais prévu : un « vrai repas » toutes les six heures, complété par de la nutrition sportive entre les ravitaillements.
Pour les repas, on était sur des choses assez simples : pâtes, gnocchis, purée, un peu de tofu et beaucoup de ketchup ! Le tout complété par quelques verres de soupe les premiers jours. Bref, principalement des glucides et pas trop de fibres, histoire de ne pas surcharger le système digestif et de faciliter au maximum l’assimilation.
Entre les repas, je partais avec une flask contenant une boisson énergétique dosée à environ 40 g de glucides, que je buvais sur deux heures. Je complétais avec des compotes, des pâtes de fruits, des gels et des mochis.
Comme à chaque course, mes préférences alimentaires évoluent au fil des kilomètres. Certains produits qui passent très bien au début finissent par ne plus me faire envie, tandis que d’autres deviennent de véritables obsessions.
Cette fois-ci, les grands gagnants ont été les mochis ! À tel point qu’au troisième jour, j’ai dû demander à Louison de faire un réassort, car j’avais déjà englouti tout le stock initialement prévu pour les cinq jours de course.
L’idée générale était de maintenir un apport régulier de 40 à 50 g de glucides par heure, tout en profitant des vrais repas pour refaire le plein d’énergie et compléter les apports de la journée. Et sur ce point, le bilan est plutôt positif : je n’ai jamais rencontré de véritable problème de niveau d’énergie pendant les 112 heures qu’a duré l’épreuve. Bien sûr, il y a eu des moments de fatigue, des coups de mou et des passages où avancer demandait un peu plus de volonté, mais je n’ai jamais eu l’impression de manquer de carburant.
Sur une épreuve aussi longue, réussir à manger régulièrement sans saturer son système digestif est déjà une petite victoire en soi. Et de ce côté-là, je n’aurais pas pu espérer beaucoup mieux !
Jour 4 : Une nuit de sommeil qui ne se passe pas comme prévu
En arrivant au camping-car, je retrouve Martine, ma tante, venue me soutenir sur le parcours. Ça me fait vraiment plaisir de la voir, mais je dois rester concentré sur l’essentiel : manger et me coucher le plus rapidement possible pour profiter au maximum de ma pause.
Au programme, 3 h 00 de sommeil. Sauf que, cette fois-ci, la nuit ne va pas se dérouler tout à fait comme prévu. Le camping-car est stationné au bout d’un chemin et, après environ une heure de sommeil, quelqu’un vient frapper à la porte pour nous expliquer qu’une soirée est organisée près d’un étang et que notre véhicule bloque le passage.
Dans un état complètement comateux, je sens tout le monde s’agiter autour de moi. Le camping-car se met à bouger, mais je suis tellement fatigué que je finis par me rendormir. Lorsque le réveil sonne, j’ai l’impression qu’il vient me chercher en plein milieu d’un cycle de sommeil.
Et là, c’est l’enfer.
J’ai mal partout, je n’ai absolument aucune envie de repartir. Tout ce que je voudrais, c’est me mettre en boule et dormir dix heures de plus. L’idée même de devoir sortir du camping-car pour retourner courir me paraît insurmontable. Heureusement, Mathilde est toujours au top dans ces moments-là. Elle trouve les mots et les coups de pied au cul nécessaires pour me remettre en mouvement.
On finit par sortir du camping-car et je réalise que je n’ai absolument aucune idée de l’endroit où nous sommes. Avec cette histoire de soirée et de chemin bloqué, le véhicule a été déplacé d’une centaine de mètres pendant mon sommeil.
Mathilde me remet sur le bon chemin et c’est reparti !
Jour 4 : une dernière nuit interminable et des jambes en morceaux
Cette nuit, c’est surtout pour Mathilde que les choses se compliquent. Après les quelques bosses de la veille, elle est déjà bien fatiguée de m’avoir accompagné toute la journée. Et voilà qu’on enchaîne les montées et les descentes, jusqu’à remonter une cascade aménagée.Sur le papier, c’est plutôt sympa pour les piétons. Mais pousser un vélo sur des marches pendant 50 mètres de dénivelé positif, ça se révèle être un véritable enfer !
Le problème, c’est que je ne peux pas vraiment l’aider. Notre fonctionnement est assez simple : elle prend du retard dans les montées et me rattrape sur le plat ou dans les descentes. Je continue donc à avancer, mais après plus de dix minutes de marche sans apercevoir la lumière de son vélo, je décide de m’arrêter pour l’attendre. Elle finit par arriver, complètement rincée, et ce malgré l’entrainement Crossfit de cet été !
Le reste de la nuit est lent. Très, très, très lent.
Je n’arrive plus à courir dans les descentes sur le bitume, qui sont malheureusement nombreuses. Je force tellement sur mes bâtons pour limiter les impacts sur mes jambes que je commence même à développer une douleur au coude droit, qui ressemble à un début de tendinite. À ce stade, chaque solution trouvée pour soulager une partie de mon corps finit par en abîmer une autre.
On traverse deux fêtes de village au cours de la nuit. L’envie de s’arrêter est bien présente : aller boire un coup avec les gens, profiter un peu de l’ambiance et, surtout, repartir tranquillement dans les bras de Morphée plutôt que sur les chemins du GR22.
Mon releveur droit est désormais complètement hors service. Chaque pas devient compliqué et je finis par demander à Mathilde de trouver le point le plus proche où le camping-car pourrait nous rejoindre. Dès le réveil de mes parents, ils prennent la route et viennent nous retrouver au milieu d’une départementale. Je m’effondre immédiatement dans le lit pendant que ma maman s’occupe de me strapper les deux pieds pour soulager les releveurs. Ce sont probablement les quinze minutes les plus agréables de toute l’aventure. Cela fait trois heures que je rêve de retrouver cette couette et, à cet instant précis, je n’ai besoin de rien d’autre. Quand je sors de mon coma express, mes pieds sont strappés et je me sens prêt à repartir. Je laisse Mathilde profiter d’un repos bien mérité et je reprends la route avec des jambes presque comme neuves.
La gestion de la douleur : jusqu’où faut-il aller pour continuer à avancer ?
Sur ce genre de projet, une question finit inévitablement par se poser lorsque la douleur et l’inflammation commencent à s’installer : est-ce qu’on fait appel à des solutions extérieures pour continuer à avancer ? Je pense notamment aux médicaments.
La médecine est assez claire sur le sujet des anti-inflammatoires : leur utilisation pendant un effort d’ultra-endurance est fortement déconseillée. Ils peuvent notamment augmenter le risque de problèmes rénaux, alors que les reins sont déjà fortement sollicités par l’effort et une éventuelle déshydratation. Il y a aussi le Doliprane, qui peut être tentant pour faire passer une douleur. Cette fois, c’est plutôt du côté du foie qu’il faut être vigilant, notamment en cas de surdosage ou de prises répétées.
Mais au-delà des risques liés aux médicaments, il y a une autre raison pour laquelle je préfère m’en passer : la douleur est un message qu’il me semble important de continuer à entendre sur ce genre d’épreuve. Soit on est capable de gérer l’intensité de ce message et de continuer à avancer, soit il faut trouver des solutions pour déporter la charge, modifier sa façon de courir et soulager la partie du corps qui commence à souffrir. Et parfois, il faut aussi savoir reconnaître que continuer risque d’aggraver une blessure.
De manière générale, je n’ai jamais de médicaments dans mon sac de trail. Avec l’épuisement, la fatigue et la frustration, il serait trop facile de craquer à un instant T et d’avaler un comprimé simplement pour faire taire une douleur. J’ai bien du Doliprane dans mon sac de ravitaillement, mais le fait de ne pas l’avoir directement sur moi m’oblige à prendre du recul. Si je décide d’en prendre, ce sera une décision réfléchie, pour une situation bien précise, et non une réaction impulsive au moment où les choses deviennent difficiles.
Et malgré l’envie, à plusieurs reprises, de faire taire certaines douleurs, j’ai réussi à boucler ces 570 kilomètres sans prendre le moindre médicament.
Pour la première fois, en revanche, j’ai utilisé une bombe de froid. Lors de la quatrième journée, mes releveurs et mon genou ont commencé à sérieusement chanter, au point de rendre certains mouvements particulièrement désagréables. Le froid m’a permis de soulager temporairement ces douleurs et de continuer à avancer. Je suis bien conscient que cela revient aussi, dans une certaine mesure, à masquer un signal envoyé par le corps. La différence, c’est que l’effet était relativement temporaire et que je pouvais régulièrement refaire le point sur mes sensations.
Est-ce que la douleur restait stable ? Est-ce qu’elle augmentait ? Est-ce que je pouvais encore courir normalement ou est-ce que je commençais à modifier ma foulée pour compenser ?
L’objectif était de continuer à avancer sans perdre complètement de vue la frontière entre une douleur que je pouvais encore gérer et une blessure qui risquait de devenir incapacitante.
Je m’étais également fixé une limite assez claire avant le départ : j’acceptais de sortir de cette aventure avec des douleurs ou des blessures qui pourraient me handicaper dans ma pratique sportive pendant un mois après l’épreuve. C’était le prix que j’étais prêt à payer pour aller au bout du projet, mais je ne voulais pas prendre le risque de compromettre ma pratique sur plusieurs mois.
C’est aussi pour cette raison que je me suis autorisé à tirer un peu sur les releveurs lors des dernières journées, tout en surveillant l’évolution de la douleur. Et autant vous dire qu’ils se vengent bien pendant cette première semaine de récupération ! Je savais que j’allais devoir leur laisser un peu de temps pour se remettre de cette aventure, mais ils semblent bien décidés à me rappeler que je leur en ai demandé beaucoup.
Sur un projet aussi long, il ne suffit pas de réussir à supporter la douleur. Il faut aussi rester suffisamment lucide pour savoir quand elle commence à raconter autre chose.

Jour 5 : la chaleur, les dernières douleurs et un marathon qui paraît interminable
Pour me motiver en ce début de matinée et oublier les deux ou trois endroits où j’ai mal, je décide d’appeler les copains. Benjamin est le premier à mettre un emoji sur la conversation WhatsApp, signe qu’il est réveillé. Il est à peine 7 h, mais tant pis pour lui, je l’appelle !
Je retrouve ensuite Mathilde, motivée pour effectuer un dernier shift à mes côtés avant de ranger définitivement son vélo.Au début, tout se passe plutôt bien. Je retrouve un peu de rythme et les kilomètres défilent. Puis, d’un coup, la chaleur me tombe dessus et j’ai de nouveau l’impression de me traîner.
On finit par rejoindre le camping-car, que l’on a pourtant quitté à peine trois heures plus tôt. Mais cette fois, impossible de repartir immédiatement : j’ai besoin de me poser et de faire un peu de cooling, autrement dit, essayer de faire redescendre ma température corporelle. Glace au niveau des carotides, tête mouillée… Je fais tout ce que je peux pour éviter de faire exploser la cocotte-minute ! Je profite également de cette pause prolongée pour me faire strapper le genou. Une nouvelle douleur vient de se réveiller et, à ce stade de la course, je doute qu’elle disparaisse spontanément. Autant essayer de limiter les dégâts pour les derniers kilomètres.
J’arrive à survivre à l’après-midi en appelant deux amies qui ont le bon goût de me divertir pendant un bon moment. À ce stade, avoir quelqu’un au téléphone pour discuter de tout et de rien est probablement l’un des meilleurs moyens de faire passer les kilomètres sans trop réfléchir à ce qui se passe dans mes jambes.
Je commence à approcher d’Avranches lorsque quelqu’un écrit sur la conversation WhatsApp : « Plus qu’un marathon ! »
Autant cette conversation a été un soutien absolument incroyable tout au long de l’aventure, autant, à cet instant précis, ce message me donne l’impression que l’arrivée est encore au bout du monde.
Je progresse péniblement à 5 km/h. Un marathon représente donc encore près de neuf heures d’effort dans mon état actuel. Et neuf heures, quand tu as déjà plusieurs centaines de kilomètres dans les jambes, c’est une éternité. Je n’ai absolument aucune envie de me projeter aussi loin. Pour le moment, je préfère continuer à avancer, un kilomètre après l’autre, sans trop réfléchir à ce qu’il reste à parcourir.
Quelques minutes avant de rejoindre le camping-car, je glisse dans la conversation que j’aimerais bien manger un sorbet. Et là, magie de l’assistance : lorsque j’arrive au camping-car, les sorbets ont déjà été achetés ! Après plusieurs heures à lutter contre la chaleur, la fatigue et les douleurs, ce petit plaisir me fait un bien fou.
Il ne reste plus qu’à repartir pour les derniers kilomètres vers le Mont-Saint-Michel.

Jour 5 : les derniers kilomètres vers le Mont-Saint-Michel
À Avranches, je retrouve mon dernier pacer : Pierre-Marie, mon cousin, qui est venu m’accompagner à vélo pour cette dernière section. Enfin, à demi-vélo, puisque dès le premier kilomètre, sa pédale décide de rendre l’âme ! Malgré une petite séance de mécanique improvisée, impossible de la réparer correctement. Il terminera donc le parcours avec une seule pédale. Une façon comme une autre de partager un peu ma galère !
On aperçoit déjà le Mont-Saint-Michel à quelques encablures, mais c’est un leurre. Il nous faut maintenant parcourir une quinzaine de kilomètres dans la direction opposée avant de pouvoir enfin prendre le chemin de l’arrivée.Le spectacle est magnifique a lieu dans notre dos : superbe coucher de soleil, accompagné du mascaret, ce phénomène exceptionnel qui se produit lors des grandes marées, lorsque la marée montante forme une vague qui remonte le cours du fleuve.
Il reste désormais une trentaine de kilomètres, essentiellement sur du plat.Je sais que je vais aller au bout et que le record est à portée de main. Mais je n’ai absolument aucune motivation pour aller plus vite. Mathilde ne sera pas présente à l’arrivée et je suis désormais certain de terminer de nuit. Je n’ai donc plus vraiment de raison de me presser. J’essaie tout de même de me battre mentalement pour relancer la machine et me remettre à courir, mais je me heurte à une fin de non-recevoir. Mon système nerveux est en grève et il n’est visiblement pas question de négocier.
Alors on marche, tranquillement.
Sur cette dernière section, on retrouve le camping-car tous les dix kilomètres. Ces rendez-vous deviennent mes nouveaux micro-objectifs. Plutôt que de penser à l’arrivée, je me concentre simplement sur le prochain ravitaillement. Dix kilomètres, puis encore dix, et enfin les dix derniers.
Lorsque l’on repart pour le dernier tronçon, Pierre-Marie m’explique qu’il y a encore deux kilomètres à parcourir entre l’arrivée et le parking, mais qu’une navette permet de faire le trajet jusqu’à minuit.Je regarde ma montre : elle estime mon heure d’arrivée à 23 h 52. D’un coup, je retrouve une bonne raison de courir ! Je relance la machine et parviens à faire descendre mon heure d’arrivée estimée à 23 h 45. De quoi me laisser quelques minutes pour faire les photos à l’arrivée avant de prendre la dernière navette.
Tout se passe bien jusqu’à ce que quelqu’un nous annonce que nous ne sommes plus en haute saison et que les navettes s’arrêtent désormais à 23 h. Et là, tout s’effondre. J’ai soudainement envie de me mettre en boule et de pleurer. Je commence également à avoir très froid. J’enfile tous les vêtements que j’ai sur moi et je reprends ma progression à tout petits pas, le moral au fond des chaussettes.
Assis derrière son écran, ça peut paraître complètement ridicule de se mettre dans un état pareil pour deux kilomètres supplémentaires après en avoir parcouru près de 570. Mais sur place, après presque cinq jours d’effort, ces deux kilomètres me semblent absolument insurmontables. Je viens de passer plusieurs heures à me projeter sur la fin de l’aventure et, d’un coup, on m’annonce que ce n’est pas vraiment terminé.
Heureusement, Pierre-Marie finit par avoir une idée : appeler sa femme pour voir si elle peut venir nous récupérer au plus près de l’arrivée.Elle explique au gardien de la barrière ce que je viens de faire et celui-ci accepte gentiment de la laisser passer. Elle pourra donc venir me chercher et m’épargner ces deux kilomètres supplémentaires. Une petite victoire logistique qui me permet de retrouver un peu de sérénité pour aborder les derniers instants de cette aventure.
On finit par se rapprocher du Mont-Saint-Michel. Cette fois, ça sent vraiment l’arrivée, même si les derniers kilomètres passent toujours aussi lentement. Je continue d’avancer, un pas après l’autre, jusqu’à apercevoir au loin des lumières de frontales. Et puis je distingue un rouleau de papier toilette tendu en travers du chemin, en guise de ligne d’arrivée. Après toute cette aventure, difficile d’imaginer une ligne d’arrivée plus appropriée !
Je m’approche, je franchis la ligne et, d’un coup, c’est terminé.
Près de 570 kilomètres depuis Notre-Dame de Paris, presque cinq jours à avancer, à gérer les douleurs, le sommeil, les galères et les moments de doute. Et maintenant, le Mont-Saint-Michel est là, devant moi. Mais surtout, je ne suis pas arrivé ici tout seul. Derrière ce record, il y a toute une équipe qui m’a accompagné, nourri, soigné, guidé, encouragé et parfois simplement aidé à remettre un pied devant l’autre quand je n’en avais plus envie.
Putain, on l’a fait !
